L’Édito de Dominique Pitoiset

Ouverture

J’écris ces lignes en ce jour qui vaut mieux qu’un autre, placé qu’il est sous le signe de l’ouverture.

Quel mot magnifique, quand on y songe !

Aujourd’hui, mercredi 19 mai, les cafés ouvrent leurs terrasses. Les magasins, les cinémas, les piscines : partout, plus ou moins timidement, les portes s’ouvrent. Celles des théâtres et des opéras aussi. L’espace privé – privé de l’autre, privé de vous – va devoir céder peu à peu le terrain qu’il avait conquis sur l’espace public. Voilà notre printemps. Il se fera patiemment, prudemment. Pas à pas. Car désormais, nous le voyons. L’horizon s’ouvre !

Ouverture… ainsi se nomment les premières pages musicales d’un opéra. Le compositeur y donne un avant-goût des thèmes que l’œuvre va déployer. Elle est à la fois un signe de la musique future, et déjà le début de sa présence. Une promesse qui commence à se tenir à l’instant même où elle se formule. Elle est inaugurale : avec elle et en elle, le temps présent se laisse happer, aimanter, orienter par l’avenir.

Ouverture… L’Opéra de Dijon, comme tout lieu d’art et de création, a pour vocation d’être ouvert : curieux du monde, attentif, hospitalier. Prêt à se réinventer. L’art n’est jamais un acquis une fois pour toutes, un capital placé dont on encaisse la rente sans plus y penser. Cela, c’est ce qu’il risque de devenir quand il devient une habitude, quand il se fige. 

Vous avez éprouvé comme moi combien la présence nous a manqué. Le face-à-face, dans ce qu’il offre d’irremplaçable. Durant ces temps d’absence, nous avons fait connaissance, l’équipe de l’Opéra de Dijon et moi-même. Nous avons travaillé ensemble    à établir nos nouveaux programmes et à les partager avec d’autres. Nous avons mis en place notre nouvelle ligne graphique. Cette brochure n’a pas la prétention de couvrir tous les aspects de nos activités à venir et les nombreux chantiers que nous avons ouverts. Je pense, par exemple, aux enjeux qu’impose l’époque en matière de transition écologique et sociale, mais  également à la question des droits culturels, des pratiques participatives, des débats autour de sujets aujourd’hui incontournables, de l’insertion professionnelle des plus jeunes, des formations, des apprentissages… Mais nous y reviendrons. Et puis, malgré l’impatience, laissons-nous le temps de respirer un peu, et commençons par dévoiler la liste des spectacles qui composent notre prochaine saison. Vous découvrirez également au fil des pages de ce programme quelques travaux de jeunes artistes issus des dernières promotions de l’école Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles.

Cette saison 2021-2022 est ma première à la tête de l’Opéra de Dijon. Je voudrais que vous l’entendiez tout entière comme une ouverture, annonciatrice de celles qui suivront. Voyez ce que les artistes vous y proposent. Il y a là des merveilles, et des surprises, du côté des œuvres déjà créées ; et du côté des créations qui restent à faire. Il y a, je l’espère, des gens talentueux qui sauront vous bouleverser. Le mieux, bien sûr, c’est de puiser dans les unes et les autres. Feuilletez ce programme, et puisse-t-il vous faire rêver ! Venez apprécier à votre tour des réussites confirmées, mais venez aussi découvrir celles que nul n’a encore vues. Venez prendre votre part du travail des artistes, car ils travaillent pour vous – et avec vous. Pour eux, rien n’a de sens sans vous. Telle est la définition même de l’art vivant. Répondez donc à leurs rendez-vous. Laissez-vous tenter, car cette ouverture est aussi celle, plus terre à terre, de notre billetterie ! J’espère, sans pouvoir le garantir, qu’il y en aura pour le plus grand nombre…

En tout cas, il y en aura pour tous les goûts. Une maison ne se dirige, et une saison ne se compose, qu’avec un certain goût. Le mien me porte vers l’équilibre, la diversité – et vers l’ouverture. En matière d’opéra, par exemple, nous allons voyager à travers les siècles, de Monteverdi jusqu’à aujourd’hui. Et quand je dis "nous", je parle bien de tout le monde. Notamment des enfants. J’engage d’ailleurs leurs parents à ne pas rater certains spectacles dits pour jeune public.

L’opéra n’est qu’un exemple. L’ouverture telle que je la conçois consiste aussi à ne pas se laisser enfermer dans son cercle enchanté. Les arts se nourrissent les uns des autres, du franchissement de leurs frontières respectives, qui sont parfois très relatives. L’opéra, art total, est aussi comme un carrefour. Si tous les arts s’y rejoignent et s’y croisent, tous peuvent aussi y puiser des forces nouvelles. Je veux concevoir l’Opéra de Dijon comme un lieu de rencontres, d’échanges, de ressources, où les arts du son, du geste et de l’espace se déploient l’un dans l’autre, l’un par l’autre. S’il y a cercle, je rêve qu’il se multiplie, et qu’au pluriel, ces cercles s’élargissent et débordent, interfèrent et vibrent ensemble, captivant les sens, exaltant les coeurs, inspirant les pensées. Je suis fier de travailler avec des partenaires, institutionnels, associatifs, indépendants, dans notre ville et au-delà. Ensemble, nous allons rayonner dans toute la région, et même plus loin. Un Opéra ouvert, ce sera donc une maison en mouvement vers les autres. Et, pourquoi pas, jusque dans l’espace urbain. Pour mieux appartenir aux Dijonnaises, aux Dijonnais, aux habitants de notre Métropole en développement et de notre belle région, à toutes et tous...

Beaucoup d’entre vous aiment notre Grand Théâtre et souhaitent le voir à nouveau sous son plus beau jour. Nous avons entrepris, grâce aux services de la Ville de Dijon, des travaux de gros entretien. Ils auront lieux en plusieurs temps quelques mois chaque année autour de la coupure estivale, sans jamais totalement suspendre nos activités. Cette reconsidération de notre salle   l’italienne va nous permettre de nombreux projets partagés, de différents formats, en résidence de création, et favorisera des programmes à plusieurs vitesses…

Est-ce trop rêver ? L’OD, notre nouveau logo, friserait-il l’overdose ? Je ne crois pas… Après tout, l’"over-dose" – dans son curieux mélange d’anglais et de grec – c’est d’abord un "sur-don", un don excessif, un excès de don. En art, plutôt un au-delà. Un don superlatif. Et puis cela dépendra aussi en grande partie de vous. L’ivresse que l’art seul procure a partie liée avec un tel excès. Ce don-l est au-delà de la mesure. Les artistes donnent sans compter – et quand tout va bien, dépassant nos attentes, ils donnent au-delà d’eux-mêmes. Est-ce trop ? Mozart, paraît-il, mettait "trop de notes" dans ses compositions, du moins au goût de l’empereur Joseph II… Qu’en diriez-vous aujourd’hui ? Un artiste, pour donner "juste", doit peut-être assumer ce danger : donner   trop, quitte à franchir certaines limites. Pour réveiller la sensibilité, redonner du sens à ce qui fait notre communauté, il faut parfois déborder, savoir exagérer, comme le disait si bien l’ami Cyrano. Mais ce danger naît toujours d’une irrépressible générosité. Alors oui, l’OD va beaucoup donner, au risque d’en faire… trop, du moins au goût de certains. D’ores et déjà, je l’assume. Donner sans mesure, et sans manquer de mesure – voici un bel objectif.

À propos de don, de générosité, de partage : on ne rappellera jamais assez tout ce que l’OD doit à ses mécènes, à  ses partenaires, à toutes les institutions qui soutiennent ses actions. Merci à toutes et à tous. Merci à vous qui rendez possible cette aventure. Je suis particulièrement heureux de pouvoir compter sur votre confiance renouvelée. Et je tiens également à remercier le Ministère de la Culture, qui a confirmé, au vu de mon projet pour la maison, et en bonne entente avec la Ville de Dijon et la Région Bourgogne-Franche-Comté, le renouvellement de notre convention de Théâtre Lyrique d’Intérêt National pour les cinq prochaines années.

La place me manque pour en dire plus aujourd’hui.

Nous en reparlerons. Pour l’heure : place à l’ouverture !

Dominique Pitoiset
Directeur général et artistique