22 | editorial by Dominique Pitoiset

Opening

Connaissez-vous les ichnites ? Ne dirait-on pas le nom d’une tribu étrange ? Ses membres : les traces et les empreintes. Vos pas dans la neige sont des ichnites ; les moulages des pattes d’un pigeon, ou d’un chien, imprimant une partition dans le ciment frais d’un trottoir, sont des ichnites. Elles ont droit à une science, l’ichnologie, dont l’une des branches, la paléoichnologie, s’intéresse à leurs formes fossiles. Certaines peuvent remonter au Jurassique. D’autres, plus récentes, n’en sont pas moins émouvantes. J’ai sous les yeux quelques photos montrant celles d’un jeune individu adulte, imprimées il y a dix mille ans dans la vase sablonneuse des abords d’un lac du Nouveau Mexique. De temps en temps, un enfant a marché à ses côtés. Puis son sillage disparaît : son compagnon plus âgé l’a repris dans ses bras pour le porter, sans doute sur sa hanche gauche. Une mère et son dernier-né ? Grande sœur et petit frère ? Grand frère et petite sœur ? En un point de l’itinéraire, leurs 427 empreintes figées dans le temps ont été traversées par celles d’un mammouth.

On ne sait pas les traces qu’on laisse. On n’habite que le présent. C’est le seul temps où l’on existe. Il peut arriver qu’on s’y sente enfermé, assiégé. Ou qu’on n’y sente simplement que de l’indifférence. Le présent omniprésent et perpétuel imposé par des confinements successifs a mis nos émotions et nos sentiments à rudes épreuves. Ou qu’on y rencontre aussi quelques éclats de bonheur. Dix mille ans après, comment savoir si ce couple, au bord d’un lac disparu, fuyait ou se promenait ? Qu’ont-ils pu se dire ? Riaient-ils ? Jamais nous ne le saurons. Et eux ne se doutaient pas que leurs pieds nus sur le sable humide laisseraient des marques qui nous feraient rêver cent siècles plus tard, à plus d’un océan de distance. Tout comme nous passons, ils n’ont fait que passer. Peut-être qu’ils chantaient.

Parfois les traces que nous laissons, fragiles ou ineffaçables, ne sont pas celles que l’on croit. Les artistes le savent bien, eux qui essaient, à leur endroit, du sein de ce présent que nous habitons ensemble, de deviner les voix qui viennent, de prolonger l’écho de celles qui jadis vibraient d’humanité. De frayer des voies sans trop savoir jusqu’où elles seront suivies, d’en prolonger d’autres sans toujours savoir d’où elles partent. Ce qui est sûr, c’est que ces voix, ou ces voies nouvelles, doivent aujourd’hui rester ouvertes. Alors ouvrons-les ! puisque c’est maintenant qu’est notre tour, c’est là et nulle part ailleurs que pour nous, le passé et l’avenir se touchent. Le ciel commence à ras de terre. Nietzsche a dit quelque part, je crois, qu’il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les poètes sont seuls à avoir rêvées.

Nous sommes des êtres lyriques. Enthousiastes et passionnés, nous souhaitons toujours plus élargir notre communauté. Quelles traces le chant des mots des poètes a-t-il laissées, laissera-t-il ? Souvent contrarié, voire même combattu quelquefois par les armes, sans cesse renouvelé, sans cesse répété, le chant se transmet, de proche en proche. Il évoque un monde libre, égalitaire, respectueux de ses différences et en paix, dont les artistes sont les premiers ambassadeurs. Car elles et ils en ont, parfois sans le savoir, leur part de responsabilité.

Certaines et certains d’entre vous se rappellent sans doute de Diva, ce film de Jean-Jacques Beineix, disparu il y a tout juste un an. Il y est question de la captation pirate du récital d’une cantatrice qui s’est toujours refusée à se laisser enregistrer, au nom de l’infidélité des traces. Elle consent enfin à la publication de cet enregistrement le jour où elle comprend que la question va bien au-delà de sa personne, que d’une certaine manière elle ne s’appartient plus, que les empreintes de cette voix qui est la sienne ne sont pas inertes, qu’elles sont jetées en écho dans le monde, pareilles aux semailles d’une récolte qui ne lui reviendra pas. Des graines lancées aujourd’hui, qui lèveront peut-être demain, ou certainement plus tard. Qui sait ?

Une part de la réponse vous appartient également. Elle consiste à répondre présent. Vous avez été nombreuses et nombreux à le faire pour notre saison d’ouverture. Nombreuses et nombreux à souscrire à la diversité de nos propositions. Nombreuses et nombreux à témoigner ainsi de notre nécessité commune : celle de nous sentir exister ensemble dans ce présent altéré, dans ce temps suspendu, en espérant qu’il ne le soit pas seulement au-dessus d’un vide dépourvu de sens et privé de perspectives. Les nôtres sont multiples, nous avons ouvert de nombreux chantiers, dont la rénovation de notre Grand Théâtre, auquel je tiens beaucoup, ainsi qu’un espace de répétitions à l’Auditorium. Nous sommes là. Nous avançons.

Cette saison-ci, parmi les traces qu’elle nous prépare, les graines qu’elle va semer, va beaucoup nous parler de monde et d’avenir. Le monde y prendra souvent la forme de la nature ; et l’avenir, le visage de l’enfance. Nous y croiserons un petit garçon s’enfonçant dans les sous-bois des contes. Un vieux musicien rêvant encore être un tout jeune homme, prêt à tout abandonner pour retrouver sa bien-aimée dans la forêt. Un compositeur travaillant seul parmi les sapins à son Chant de la Terre. Et le jeune Mowgli nous guidera dans la jungle des temps futurs, celle des villes vraisemblablement… où de terrifiantes plantes carnivores, et des bêtes bien féroces, ne manqueront pas. Il y aura des instants sombres et d’autres très légers. De grands élans symphoniques et quelques solos bien sentis.

Je profite de l’occasion qui m’est offerte ici pour remercier la Ville de Dijon, la Région Bourgogne-Franche-Comté et le Ministère de la Culture qui, dans cette période tourmentée, continuent de soutenir activement notre projet.

Quand les artistes portent leurs regards singuliers sur notre époque, il n’est pas surprenant qu’elles et ils y distinguent certaines pistes qui se recoupent. Elles ne mènent pas toutes au même point, mais commencent à dessiner un paysage. Il n’attend plus que d’être peuplé. L’équipe de l’Opéra de Dijon et moi-même, sommes très heureux de vous y souhaiter la bienvenue.

Dominique Pitoiset
janvier 2022


P.-S. : La guerre d’Ukraine a commencé trois semaines à peine après l’écriture de mon éditorial de saison. Il est donc obsolète, mais je tiens à le maintenir, quitte à apporter quelques précisions. Si les artistes, les penseurs, les créateurs s’étaient toujours tus devant l’horreur, que nous auraient-ils transmis, quels vestiges nous auraient-ils confiés ? Il faut, malgré la guerre et contre elle, prendre le parti de l’intelligence, de l’invention, de la générosité ; de l’écriture patiente, contre la brutalité. Prendre le parti de la culture, qui sait écouter et dialoguer, interrogeant, relançant, construisant. Célébrer la beauté, ce n’est pas forcément se distraire ni détourner les yeux. Ce peut être, aussi, maintenir l’expression d’une exigence essentielle : celle d’un monde toujours plus humain et plus juste, contre les fausses valeurs des massacreurs qui s’acharnent à le dévaster. Un monde capable de préserver, pour les transmettre et leur redonner vie, les traces de nos existences, de nos expériences, fragiles et d’autant plus précieuses. Cela peut sembler dérisoire, à l’heure où l’on bombarde des théâtres, des écoles, des hôpitaux. Sans doute. Aussi dérisoire que ce qu’on appelle le sens. À certains égards, rien de plus inutile. Quoi de plus faible, de plus désarmé, de plus futile que le sens de la vie quand les forces de mort se déchaînent ? Nous pourrions "vivre" dans un univers absurde, sous la loi inhumaine d’un nihilisme réduisant toutes nos voix au silence, interdisant tout droit à la joie. « Plein de bruit et de fureur, et ne signifiant rien » comme le dit si bien Shakespeare dans son Macbeth. Dans un univers pour lequel il ne vaudrait même plus la peine de se battre… Non, décidément non. Je dédie aux peuples victimes de l’infâme barbarie de la guerre la beauté de notre saison.